7 janvier 2014

Mémoires de nos pères (2006) de Clint Eastwood

Titre original : « Flags of Our Fathers »

Mémoires de nos pèresMémoires de nos pères nous raconte l’histoire des hommes présents sur une photographie devenue iconique, celle de six soldats dressant le premier drapeau américain sur sol japonais, le 23 février 1945 sur l’île d’Iwo Jima. Il s’agit de l’adaptation d’un roman de James Bardley, lui-même fils de l’un des Marines de la photographie. Le film nous parle avant tout des hommes et peut se lire sur plusieurs niveaux : il y a d’abord les événements eux-mêmes lors de l’une des batailles les plus sanglantes de la Seconde Guerre mondiale, ensuite la façon dont les trois soldats survivants ont été ensuite utilisés pour la plus grande campagne de War Bonds (collecte de fonds) et enfin les traumatismes que laissent ces événements chez les survivants. Le film de Clint Eastwood a ainsi une portée plus large qu’attendu ; il n’a rien d’un film patriotique classique. Certes il rend hommage (comment pourrait-il en être autrement) mais aussi il nous questionne sur la guerre, les marques qu’elle laisse et la façon dont elle hante les survivants par cette culpabilité d’en être sorti vivant alors que tant d’autres auraient mérité de survivre. En outre, le film aborde la question de la discrimination envers les amérindiens. Mémoires de nos pères a été suivi par Lettres d’Iwo Jiwa, sorti la même année, dans lequel Clint Eastwood nous montre les mêmes évènements vécus depuis le camp japonais.
Elle:
Lui : 4 étoiles

Acteurs: Ryan Phillippe, Jesse Bradford, Adam Beach, Jamie Bell, Paul Walker
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Remarques :
* La célèbre photographie a été prise par de Joe Rosenthal, alors photographe de l’Associated Press.
* A sa sortie, Mémoires de nos pères fut l’objet d’une polémique sur le fait que Clint Eastwood aurait pris le parti d’ignorer le rôle des soldats afro-américains dans la bataille d’Iwo Jima. Il est vrai, qu’assez étrangement, on ne voit aucun soldat de couleur.
* L’histoire du soldat amérindien Ira Hayes et de sa dépression est racontée dans la chanson écrite en 1964 par Peter LaFarge The Ballad of Ira Hayes et reprise par Johnny Cash et aussi par Bob Dylan (chutes de l’album Self Portrait), et en France par Hugues Aufray.

Autre film sur la bataille d’Iwo Jima :
Iwo Jima (Sands of Iwo Jima) d’Allan Dwan (1949) avec John Wayne.

29 octobre 2013

La Rue de la honte (1956) de Kenji Mizoguchi

Titre original : « Akasen chitai »

La rue de la honteDans une maison de tolérance du quartier des plaisirs de Tokyo, cinq femmes se vendent aux passants alors qu’une loi limitant la prostitution est sur le point d’être votée… Sept ans après Les Femmes de la nuit, Mizoguchi nous montre l’univers de la vie des prostituées des années cinquante dans Akasen chitai, littéralement « Le Quartier de la ligne rouge » (1). Sous influence américaine, le Japon est alors sur le point de légiférer pour limiter la prostitution (ce sera fait quelques mois après la sortie du film). Mizoguchi nous montre les motivations de ces cinq femmes, comment la prostitution peut être le moyen de survivre, d’échapper à une situation difficile, tout en étant un piège dont on ne peut s’extraire. L’argent est à la base de toutes les situations. Comme dans tous ses autres films, le propos de Mizoguchi n’est jamais moralisateur : il ne porte pas de jugement, ne donne pas de solution miracle, son propos est essentiellement humaniste. Il montre aussi qu’une loi ne peut tout résoudre. S’il est revenu au noir et blanc après deux films historiques en couleurs, le cinéaste semble adopter un style différent. Son montage est plus nerveux, il abandonne le plan-séquence et choisit une musique électronique très moderne, presque expérimentale. Ces éléments viennent appuyer le sentiment que c’est un regard nouveau qu’il porte sur ce monde qui a bien changé. La Rue de la honte a connu un très grand succès, ce fut le plus grand succès de Mizoguchi des années cinquante.
Elle: 4 étoiles
Lui : 4 étoiles

Acteurs: Machiko Kyô, Ayako Wakao, Michiyo Kogure, Aiko Mimasu, Kenji Sugawara, Yasuko Kawakami, Eitarô Shindô
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Remarques :
* La Rue de la honte est le dernier film de Kenzi Mizoguchi. Déjà très malade pendant le tournage, il mourra d’une leucémie cinq mois après la sortie, en août 1956, alors qu’il travaillait sur son film suivant, Saikaku Ihara, Une histoire d’Osaka.

* On remarquera que le générique qui ouvre La rue de la honte (1956) rappelle celui des Femmes de la nuit (1948) : un lent panoramique sur la ville de Tokyo. Mais alors que celui des Femmes de la Nuit nous montrait une ville dévastée par les bombardements, le panoramique de La Rue de la honte nous laisse voir un Tokyo encore convalescent mais déjà bien reconstruit. Ce panoramique sur le quartier de Yoshiwara, au nord de la ville, s’achève sur l’imposant temple Honzan Higashihongan-ji qui émerge seul d’une mer de petits bâtiments.

* Seulement deux ans séparent La Rue de la honte de Une femme dont on parle mais le monde de la prostitution y est décrit bien différemment. Ici, il n’est plus question d’être entre deux mondes, les geishas et leur raffinement ont laissé la place aux prostituées « modernes » qui racolent de façon quelque peu insistante.

* Les américains pressaient le gouvernement japonais à réguler la prostitution non seulement pour des questions morales mais aussi parce que le nombre de maladies vénériennes chez les soldats américains des forces d’occupation était à un niveau alarmant.

Remake :
Rue de la joie (Akasen tamanoi: Nukeraremasu) de Tatsumi Kumashiro (1974)

(1) La ligne rouge dont il est question est celle qui délimite le quartier des plaisirs sur la carte de Tokyo. Le titre a été traduit de façon approximative en anglais, Red Light District pour l’Angleterre et, pire encore, Street of Shame (= rue de la honte) aux USA. Ce dernier titre nous prouve, si besoin est, que les distributeurs cherchent rarement à respecter le propos des auteurs : en effet, le plus est remarquable dans le film est le fait que Mizoguchi sait nous montrer la vie et les motivations de ces prostituées sans porter de jugement moral.

22 octobre 2013

Les Musiciens de Gion (1953) de Kenji Mizoguchi

Titre original : « Gion bayashi »
Autre titre français « La Fête à Gion »

Les musiciens de Gion ou La fête à GionA Kyoto, une jeune fille se présente chez Miyoharu, geisha de belle réputation. Elle désire apprendre le métier de courtisane afin de prendre la place de sa mère décédée qui travaillait avec Miyoharu. Convaincue par son ardeur, cette dernière accepte de la prendre en charge… Les Musiciens de Gion reprend le même thème que Les Soeurs de Gion, réalisé par Mizoguchi en 1936, mais ce n’est en aucun cas un remake. Le propos est tout à fait différent. Alors que le film de 1936 dressait le portrait de deux geishas aux caractères tout à fait opposés, Les Musiciens de Gion nous montre comment le métier de geisha changeait radicalement de visage dans la société japonaise de l’Après-guerre : la compagnie des geishas était autrefois recherchée essentiellement pour leurs talents dans les arts et pour leur raffinement, sans que cela ne débouche (systématiquement du moins) sur un rapport sexuel. Dans le Japon des années cinquante, ce métier commençait à s’effacer pour laisser la place à une prostitution plus directe. Mizoguchi filme cette histoire avec beaucoup de délicatesse et de sensibilité, sans apitoiement et sans discours moralisateur. Moins réputé que les autres films de Mizoguchi des années cinquante qui lui ont certainement fait de l’ombre, Les Musiciens de Gion n’est pas moins un très beau film.
Elle:
Lui : 4 étoiles

Acteurs: Michiyo Kogure, Ayako Wakao, Seizaburô Kawazu
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21 octobre 2013

Les Contes de la lune vague après la pluie (1953) de Kenji Mizoguchi

Titre original : « Ugetsu monogatari »

Les contes de la lune vague après la pluieDans le Japon du XVIe siècle secoué par des guerres civiles, deux villageois se séparent de leur femme : l’un est potier et désire profiter de la guerre pour vendre ses poteries à la ville et devenir riche, l’autre est paysan et rêve de devenir un grand samouraï… Les Contes de la lune vague après la pluie s’inspire de plusieurs histoires écrites en 1776 par Ueda Akinari dans ses Contes de pluie et de lune (Ugetsu monogatari), un grand classique de la littérature japonaise. Nous suivons le parcours de deux hommes aiguillonnés par l’attrait de la richesse ou des honneurs au point de les aveugler et de causer leur perte. La guerre agit comme un catalyseur : la guerre semble offrir des opportunités (de gloire et/ou de richesse) mais en réalité elle n’apporte qu’exactions, famine et destruction. Le film fustige ainsi autant la guerre que la cupidité. Les Contes paraît moins centré sur le destin de la femme que les films précédents de Mizoguchi : ici, même si la femme est la raison d’être des rêves des grandeurs de l’homme et si elle est la première à en subir les funestes conséquences, c’est l’homme que nous suivons et qui est montré comme une victime. Les contes de la lune vague après la pluie Une grande partie du charme des Contes de la lune vague après la pluie vient de la réunion de deux mondes : le réel et le surnaturel s’entremêlent subtilement par l’esthétisme de la mise en scène, par la délicatesse des mouvements de caméra (notamment ses fameux travelings latéraux), par la beauté de certaines scènes (le lac, le temple, etc.). Tous ces éléments contribuent à nous envelopper d’une atmosphère unique, entre songe et réalité. Depuis 60 ans, Les Contes de la lune vague après la pluie est le film le plus connu de Mizoguchi. Il nous enthousiasme toujours autant aujourd’hui, il fait partie de ces films sur lesquels le temps ne semble pas avoir de prise.
Elle: 5 étoiles
Lui : 5 étoiles

Acteurs: Machiko Kyô, Mitsuko Mito, Kinuyo Tanaka, Masayuki Mori, Eitarô Ozawa
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Remarques :
Les contes de la lune vague après la pluie* Les Contes de pluie et de lune de Ueda Akinari est un recueil de neuf contes fantastiques : Shiramine, Le Rendez-vous aux chrysanthèmes, La Maison dans les roseaux, Carpes telles qu’en songe…, Buppôsô, Le Chaudron de Kibitsu, L’Impure Passion d’un serpent, Le Capuchon bleu, Controverse sur la misère et la fortune.
* Un conte de Guy de Maupassant a également été source d’inspiration pour l’écriture du scénario.
* (Attention ce qui suit dévoile en partie la fin du film)
Kenji Mizoguchi n’a pu tourner la fin qu’il désirait. Le scénario prévoyait que Tobei, samouraï indûment glorieux, profite durablement des honneurs et de sa nouvelle vie tandis que Genjiro ne rentrait pas dans son village et ne se repentait à aucun moment. Mizoguchi désirait ainsi montrer à quel point l’homme et la société étaient perverties. Les studios Daiei refusèrent cette fin trop noire et imposèrent un dénouement plus moralisateur. Mizoguchi en fut assez affecté et critiqua profondément son film quelque temps après sa sortie dans une interview.
* Le film remporta le Lion d’argent à Venise de 1953 (cette année-là, il n’y eut pas de Lion d’or) et devint ainsi l’un des rares films japonais à être largement connus en Occident dans le sillage de Rashômon de Kurosawa.
* A sa sortie au Japon, le film fut assez peu remarqué. Ce n’est qu’après l’excellent accueil reçu en Occident qu’il fut mieux considéré en son pays.

* Les Contes de la lune vague après la pluie est plus précisément tiré de deux des neuf contes du recueil d’Ueda Akinari : La Maison dans les roseaux,et L’Impure Passion d’un serpent.
La Maison dans les roseaux relate l’histoire d’un commerçant qui laisse sa femme dans son village pour aller faire des affaires à la ville. La guerre civile l’empêche de revenir et ensuite ses revers de fortune l’en éloignent encore plus. Ce n’est que sept plus tard qu’il revient dans son village mais c’est le fantôme de sa défunte femme qui l’accueille.
L’Impure Passion d’un serpent raconte comment le dernier fils d’un important pêcheur fait la rencontre d’une très belle jeune femme. Il se rend chez elle et elle lui fait don d’un sabre de samouraï qui s’avère être un sabre dérobé dans un monastère. Lorsque le fils revient à la maison de la jeune femme, la demeure est délabrée et envahie par la verdure. Il réalise qu’il a été victime d’un démon et se rend dans sa famille éloignée. Partout où il va, il rencontre la même jeune femme qui tente de l’attirer et qui, une fois démasquée, reprend une forme de serpent. Le fils ne parvient à se débarrasser de ce sortilège qu’avec l’aide d’un grand prêtre.

19 octobre 2013

La Vie d’O’Haru, femme galante (1952) de Kenji Mizoguchi

Titre original : « Saikaku ichidai onna »

La vie d'O'Haru femme galanteAu XVIIe siècle, O’Haru est Dame d’honneur à la cour impériale de Kyoto. Après s’être laissé courtiser par un homme de moindre rang que le sien, elle est chassée et exilée à la campagne avec sa famille… La Vie d’O’Haru femme galante est adapté d’un roman écrit en 1686 par Saikaku Ihara, écrivain très connu au Japon. Il retrace le parcours d’une femme qui va connaitre la déchéance, passant par de nombreuses situations mais subissant à chaque fois des règles sociales faites pour les hommes et où la femme ne reçoit aucune considération. C’est donc une profonde critique de la société et du comportement des hommes de cette époque féodale, certes révolue au moment où Mizoguchi tourne son film mais qui trouve des prolongements dans notre société moderne. L’art de Mizoguchi est de traiter cette histoire sans mélodrame, montrant avec une belle simplicité et même un certain dépouillement cette fatalité subie. Il se dégage une indéniable beauté de ses images où tout parait à la fois simple et parfait et le propos ne prend que plus de force. Kinuyo Tanaka montre beaucoup de retenue et de délicatesse dans son interprétation. A noter que Mizoguchi ne fait pas vieillir son personnage tout au long du récit ce qui donne un caractère atemporel au film.
Elle:
Lui : 5 étoiles

Acteurs: Kinuyo Tanaka, Tsukie Matsuura, Ichirô Sugai, Toshirô Mifune, Daisuke Katô
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Remarques :
* C’est avec La Vie d’O’Haru femme galante que l’Europe a découvert Mizoguchi lors du Festival de Venise en 1952. Auparavant, Kurosawa était le seul cinéaste japonais connu (depuis peu) en Occident.
* Le film a été tourné avec un budget très réduit, forçant Mizoguchi à utiliser un entrepôt au lieu d’un véritable studio. Le bruit des trains d’une voie ferrée proche obligeait à interrompre fréquemment le tournage.
* Le court rôle de Toshirô Mifune dans ce film sera la seule participation de l’acteur à un film de Mizoguchi.

Pour en savoir plus sur l’écrivain Ihara Saikaku (1642-1693) : lire….

4 août 2013

Conte des chrysanthèmes tardifs (1939) de Kenji Mizoguchi

Titre original : « Zangiku monogatari »

Les contes des chrysanthèmes tardifsA la fin du XIXe siècle, le jeune Kikunosuke fait partie d’une famille illustre d’acteurs du théâtre kabuki. Son jeu est jugé très mauvais par tous. Personne n’ose le lui dire, même son père, le grand Kikugorô Onoe. Seule Otoku, la jeune nounou de la famille, ose lui parler pour lui ouvrir les yeux. Il se développe alors entre eux une amitié qui se transforme rapidement en amour… Sous prétexte de mettre en scène les débuts du renommé Kikunosuke Onoe VI (1), Kenji Mizoguchi centre son film sur le destin de cette jeune femme Otoku qui se sacrifie pour que puisse se développer l’art de l’acteur (2). Conte des chrysanthèmes tardifs est ainsi un drame très émouvant, puissant par les émotions qu’il provoque chez le spectateur. Cette force ne vient pas seulement de l’histoire mais aussi de la forme que Mizoguchi développe avec maestria de film en film : les plans-séquences, la position de la caméra souvent assez haute, le cadrage, l’utilisation de plans moyens qui permet des mouvements circulaires de caméra, … c’est un film que l’on peut aussi ne regarder que pour analyser la forme, très inventive et déjà très aboutie, toujours au service de l’histoire dont elle décuple la force.
Elle:
Lui : 5 étoiles

Acteurs: Shôtarô Hanayagi, Kakuko Mori, Kôkichi Takada, Yôko Umemura
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Remarque :
La scène la plus célèbre de Conte des chrysanthèmes tardifs : Mizoguchi met en scène le premier grand dialogue entre Otoku et Kikunosuke par un long plan-séquence, un lent traveling latéral en contre-plongée (comme si nous observions les personnages depuis une barque sur le fleuve alors qu’ils marchent sur un ponton de bois sur la rive par exemple) où nous suivons les personnages en train de marcher l’un derrière l’autre tout en se parlant. Lorsqu’ils s’arrêtent, la caméra s’arrête… avant de reprendre son mouvement lorsqu’ils reprennent leur marche. L’éclairage nocturne est superbe, détachant les visages des silhouettes. C’est sans aucun doute l’un des plus beaux plans de l’histoire du cinéma.

(1) Kikunosuke Onoe VI est ce grand acteur de kabuki que l’on peut voir dans le court métrage La Danse du lion de Yasujirô Ozu (1936).

(2) On notera aussi qu’un second personnage féminin est implicitement Kikunosuke lui-même : écrasé par la personnalité de son père, il ne parviendra à s’en libérer dans son jeu d’acteur qu’en se spécialisant dans l’interprétation de rôles féminins.

20 juin 2013

L’Élégie de Naniwa (1936) de Kenji Mizoguchi

Autre titre français : « L’Élégie d’Osaka »
Titre original : « Naniwa erejî »

L'élégie d'OsakaAyako est une jeune standardiste. Son père est criblé de dettes. Pour sauver sa famille de la disgrâce et permettre à son frère d’achever ses études, Ayako accepte les avances de son patron… L’Élégie de Naniwa est la première collaboration de Kenji Mizoguchi avec Yoshikata Yoda qui deviendra son scénariste attitré. Le film met en relief les travers machiste de la société japonaise de cette époque où la femme est utilisée comme une marchandise aussi bien par ses proches que par ses employeurs. Loin de pouvoir en tirer avantage, la femme ne récolte que blâme et rejet. Le constat est assez dur, sans appel : de tous les personnages, seule l’héroïne attire la sympathie, les autres personnages, surtout les hommes, sont vils ou lâches ou hypocrites. L’image du père y est malmenée. Comme l’historien Charles Tesson le souligne, on peut aussi voir une certaine influence du cinéma américain, de Lubitsch notamment, dans la mise en place de certaines scènes, en particulier celles montrant les rapports entre le patron et sa femme. Ces petits moments de légèreté ne détonnent nullement dans ce drame réaliste d’une grande force. L’Élégie de Naniwa fait partie des tous premiers films parlants de Mizoguchi.
Elle:
Lui : 4 étoiles

Acteurs: Isuzu Yamada, Benkei Shiganoya, Yôko Umemura
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Remarque :
Naniwa était l’ancien nom d’Osaka.

15 mars 2013

18 jeunes gens à l’appel de l’orage (1963) de Yoshishige Yoshida

Titre original : « Arashi o yobu juhachi-nin »

18 jeunes gens à l'appel de l'orageSur un chantier naval, un sous-traitant assure les soudures avec une petite équipe de travailleurs. L’un d’entre eux, Shimazaki, se retrouve chargé de régenter un groupe de 18 jeunes un peu « difficiles » hébergés sommairement dans un ancien baraquement de l’armée américaine…
18 jeunes gens à l’appel de l’orage a été écrit par Yoshida et montre un caractère politique marqué. C’est un sous-prolétariat que forment ces travailleurs précaires, bien mal considérés qu’un rabatteur recrute selon les besoins. Yoshida choisit de ne pas individualiser les personnages des jeunes et c’est donc le groupe qui devient un personnage à part entière, face à Shimazaki qui est lui aussi un personnage en marge, itinérant et sans attache. Le propos montre de la subtilité et expose comment peut se gagner un soupçon de dignité et de maitrise de ses instincts, premier pas vers plus d’humanité. Du fait de son engagement politique, 18 jeunes gens à l’appel de l’orage ne serait resté que quatre jours en salles au Japon. Ce film méritait bien mieux que cela.
Elle:
Lui : 3 étoiles

Acteurs: Tamotsu Hayakawa, Yoshiko Kayama, Eiji Matsui, Takenobu Wakamoto, Katsuyoshi Nishimura
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14 mars 2013

La fin d’une douce nuit (1961) de Yoshishige Yoshida

Titre original : « Amai yoru no hate »

La fin d'une douce nuitHumilié de devoir rompre avec sa fiancée qui a choisi un meilleur parti, le jeune Jirô n’a dès lors qu’une idée en tête : épouser une femme riche et gravir ainsi l’échelle sociale. Il utilise une jeune fille pour mieux s’introduire auprès de la fille de son patron qui tient un club… La fin d’une douce nuit est le troisième film réalisé par Yoshida. Pour en écrire le scénario, il dit s’être inspiré du Le Rouge et le Noir de Stendhal et son personnage est donc, dans son esprit, un Julien Sorel moderne. On pourrait ajouter qu’il évoque aussi le Valmont des Liaison Dangereuses, quoiqu’en moins élégant. Arriviste et cruel, Jirô n’a pour lui qu’une grande soif de vivre mais il est attiré par ce qui brille et rêve de vie facile. C’est un pur produit de la société où l’argent domine les rapports humains. Cet argent ne semble pas pourtant  apporter de bien-être pour autant car les personnages riches de cette histoire sont bien seuls ;  notons que ce sont les personnages féminins qui tirent le mieux leur épingle du jeu, même si la fin qu’a choisie Yoshida pour la jeune fille est quelque peu surprenante. Le film de Yoshida montre une belle énergie, nourrie de la vitalité des deux jeunes personnages. La fin d’une douce nuit est un très beau film.
Elle:
Lui : 4 étoiles

Acteurs: Masahiko Tsugawa, Michiko Saga, Teruyo Yamagami, Sumiko Hidaka
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19 février 2013

Eijanaika (1981) de Shôhei Imamura

EijanaikaEn 1866 au Japon, le paysan Genji revient dans son village après une longue absence et découvre que sa femme a été vendue. Il part à sa recherche dans le quartier des plaisirs d’Edo (aujourd’hui Tokyo). Le Japon est alors dans une période troublée, à la veille d’un changement d’ère ; les fiefs de Satsuma et de Choshu complotent tous deux pour renverser le shogunat et agissent pour que le peuple des quartiers populaires et les paysans se révoltent… C’est grâce au grand succès de La vengeance est à moi que Shôhei Imamura a pu réaliser Eijanaika, une grande et coûteuse fresque historique qui se penche sur la fin de l’époque d’Edo, la fin des shoguns et des samouraïs (1). Imamura s’intéresse plus aux groupes qu’à des individus en particulier : le personnage principal n’est ni Genji, ni sa femme, mais plutôt le peuple de ce quartier populaire. Ainsi le film est un entrelacs de plusieurs petites histoires personnelles sur fond de grande histoire (le soulèvement populaire), ce qui le rend assez touffu dans ses apparences. Il y a beaucoup de complots, de manipulations, d’agissements par personne interposée et la situation est rendue encore plus complexe par le fait que certains agissent simultanément pour des parties opposées. Il est probablement impossible, surtout pour un spectateur occidental, de tout saisir avec une seule vision mais il suffit de se laisser porter la très grande vitalité du film. Eijanaika est en effet un film porteur d’une grande ardeur de vivre, de vigueur et de mouvement. Imamura réussit même à placer de bonnes doses d’humour ce qui est assez remarquable. Le fond de son propos est de montrer comment les couches les plus populaires de la société sont utilisées par les classes dirigeantes dans leurs luttes de pouvoir, organisant des soulèvements pour mieux les réprimer dès que la situation risque de devenir incontrôlable. La mise en scène est parfaitement maitrisée et les quelque 2h30 de film passent rapidement. Handicapé par la richesse de son scénario, Eijanaika n’a pas eu le succès qu’il mérite, ni au Japon, ni en Europe où il fut très peu distribué. C’est pourtant un film superbe.
Elle:
Lui : 5 étoiles

Acteurs: Kaori Momoi, Shigeru Izumiya, Ken Ogata, Shigeru Tsuyuguchi, Masao Kusakari
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Remarque :
« Eijanaika » signifie « pourquoi pas », c’est le mot scandé lors de cette révolte.

(1) En 1867 débutera l’ère Meiji qui verra le Japon s’ouvrir vers le monde extérieur et se moderniser. Meiji sera l’empereur du Japon de 1867 jusqu’à sa mort en 1912.