3 septembre 2019

Le Poirier sauvage (2018) de Nuri Bilge Ceylan

Titre original : « Ahlat Agaci »

Le Poirier sauvageSinan vient de terminer des études qui le destinent à être instituteur, avenir qu’il envisage sans enthousiasme. Il a écrit un livre qu’il aimerait voir publié mais cela demande de l’argent. Son père est couvert de dettes à cause de son ancienne passion pour le jeu et cela le désespère…
Nuri Bilge Ceylan et sa femme Ebru Ceylan ont écrit le scénario en se basant sur les souvenirs d’un ami, Akin Aksu, qui a lui aussi participé à l’écriture. Cette histoire aborde plusieurs thèmes. Le jeune Sinan se sent différent des autres habitants de son village et aspire à une autre vie que celles qu’il peut voir autour de lui. Mais, ne pouvant concrétiser ses espoirs, il s’enferme dans une semi solitude avant de s’apercevoir qu’elle est la même que celle de son père qu’il méprise. Il est donc question d’affirmation, d’acceptation sociale, d’héritage avec des digressions sur la modernité, le dogme religieux, la place de la femme. Le propos de Nuri Bilge Ceylan est loin d’être direct ou concis. Ce film de 3 heures se présente sous la forme de longs dialogues filmés en plans-séquences, qui reformulent souvent la même idée plutôt que l’explorer. Le réalisateur aime aussi déstabiliser le spectateur par des ellipses inattendues ou même le lancer sur de fausses pistes (en mêlant rêve et réalité). La photographie est travaillée, assez belle et parfois très belle. Le Poirier sauvage a été particulièrement louangé par la critique.
Elle: 3 étoiles
Lui : 2 étoiles

Acteurs: Dogu Demirkol, Murat Cemcir, Bennu Yildirimlar, Hazar Ergüçlü
Voir la fiche du film et la filmographie de Nuri Bilge Ceylan sur le site IMDB.
Voir la fiche du film sur AlloCiné.

Voir les autres films de Nuri Bilge Ceylan chroniqués sur ce blog…
Voir les livres sur Nuri Bilge Ceylan

Remarque :
* Akin Atsu, qui a co-écrit le scénario, interprète le rôle d’un des deux imams, celui qui parle beaucoup.

Le Poirier sauvageDogu Demirkol (le fils) et Murat Cemcir (le père) dans Le Poirier sauvage de Nuri Bilge Ceylan.

Le Poirier sauvageAhmet Rifat Sungar dans Le Poirier sauvage de Nuri Bilge Ceylan.

23 août 2019

Foxtrot (2017) de Samuel Maoz

FoxtrotUne famille israélienne doit affronter une terrible nouvelle à propos de leur fils en poste sur un check-point isolé…
Foxtrot est le second long métrage du réalisateur israélien Samuel Maoz qui en a écrit le scénario. Contrairement à son film précédent Lebanon, cette histoire n’est pas autobiographique. Le réalisateur porte un regard sur son pays et surtout sur la  présence toujours forte de la Shoah dans la mémoire collective. Ainsi, certaines circonstances vont révéler des fêlures, des faiblesses profondes qui trouvent leurs origines dans ce « legs » lourd et générateur de culpabilité. La forme est originale, surtout par les cadrages et le placement de la caméra : le plus spectaculaire sont ces vues de haut, à la verticale, qui donne le sentiment que les personnages sont de petits pions sur un vaste échiquier. Dans la partie dans le désert, le cinéaste utilise des éléments oniriques ou surréalistes pour souligner l’absurdité de la situation. Finalement, il joue plus avec la forme qu’il n’étoffe son contenu, c’est sans doute le reproche que l’on peut lui faire mais son film mérite d’être remarqué.
Elle: 3 étoiles
Lui : 3 étoiles

Acteurs: Lior Ashkenazi, Sarah Adler, Yonaton Shiray
Voir la fiche du film et la filmographie de Samuel Maoz sur le site IMDB.
Voir la fiche du film sur AlloCiné.

Remarque :
* La ministre israélienne de la Culture, Miri Regev, a fortement critiqué le film en proclamant qu’il donnait une mauvaise image de l’armée israélienne. Comme souvent en pareil cas, ces attaques ont apporté au film une publicité inespérée et Foxtrot a connu un fort succès commercial en Israël.

FoxtrotLior Ashkenazi et Sarah Adler dans Foxtrot de Samuel Maoz.

FoxtrotLior Ashkenazi dans Foxtrot de Samuel Maoz.

13 février 2019

L’insulte (2017) de Ziad Doueiri

L'insulteTony, un Libanais chrétien, vit avec son épouse Shirine dans un appartement à Beyrouth. Il s’oppose à un chef de chantier, Yasser, qui a réparé sa gouttière non conforme dans le cadre de travaux de rénovation du quartier. Le ton monte et Yasser traite Tony de « gros c… » …
Le réalisateur libanais Ziad Doueiri a eu l’idée d’écrire le scénario de L’insulte après une dispute avec son plombier qui a quelque peu dérapé. Il en a amplifié les conséquences pour mieux mettre en relief les fractures et plaies non refermées de son pays : trente ans après la guerre civile, la page n’est pas tournée et les antagonismes entre chrétiens et palestiniens ne demandent qu’à ressurgir. Ziad Doueiri fait preuve d’une grande habilité en mêlant des éléments de comédie à la tragédie, enrichie d’évènements historiques comme le massacre de Damour en 1976. Rares sont les cinéastes qui parviennent à insérer l’humour dans un contexte d’une telle gravité. Démarré comme une farce, le film prend ensuite la forme d’un film de procès, avec dévoilement progressif des motivations profondes de chacun. Plus le film avance et le plus l’intensité du propos s’insinue. Plus admirable encore, Ziad Doueiri ne prend finalement pas parti, non pas en renvoyant dos à dos les protagonistes (ce qui est toujours un peu une facilité) mais en montrant une voie possible vers la réconciliation. Assez justement, son film a connu un certain succès international, il a même été nominé aux Oscars.
Elle: 4 étoiles
Lui : 4 étoiles

Acteurs: Adel Karam, Kamel El Basha, Rita Hayek
Voir la fiche du film et la filmographie de Ziad Doueiri sur le site IMDB.

L'insulte
Adel Karam et Kamel El Basha dans L’insulte de Ziad Doueiri.

3 janvier 2019

Un homme intègre (2017) de Mohammad Rasoulof

Titre original : « Lerd »

Un homme intègreReza s’est installé en pleine nature avec sa femme et son fils pour se consacrer à l’élevage de poissons rouges. Il refuse d’entrer dans le jeu de la corruption omniprésente. Il a besoin d’eau et son voisin semble vouloir lui mettre des bâtons dans les roues…
L’iranien Mohammad Rasoulof nous raconte une histoire que l’on pourrait presque qualifier de thriller social. Elle se révèle être assez prenante, tout en dressant un portait de la société iranienne. Car le vrai sujet du film est la corruption, celle qui « au pire, écrase l’individu ou, au mieux, fait de lui un des maillons de la chaîne ». Toutes les structures sociales sont atteintes, y compris celles représentant l’Autorité. L’optimisme n’est hélas pas de mise. D’autres sujets sont évoqués, tels la place de la femme et, bien entendu mais de façon plus fugitive, la religion. Le film a été tourné en Iran dans une quasi clandestinité et, comme pour ses cinq films précédents, Mohammad Rasoulof a vu son film interdit dans son pays d’origine. L’interprétation est assez forte et sombre, un peu monolithique à l’image de l’atmosphère. Primé à Cannes dans la catégorie « Un certain regard », Un homme intègre mérite d’être vu.
Elle: 4 étoiles
Lui : 4 étoiles

Acteurs: Reza Akhlaghirad, Soudabeh Beizaee, Nasim Adabi
Voir la fiche du film et la filmographie de Mohammad Rasoulof sur le site IMDB.

Remarques :
* Précision : en Iran, les poissons rouges sont symbole de vitalité et de chance durant les fêtes de Nouvel An, ce qui explique que l’on puisse vivre d’un élevage de poissons rouges.

Un homme intègre
Reza Akhlaghirad et Soudabeh Beizaee dans Un homme intègre de Mohammad Rasoulof.

27 décembre 2017

My Sweet Pepper Land (2013) de Hiner Saleem

My Sweet Pepper LandHéros des combats pour l’indépendance, Baran accepte un poste de policier au commissariat d’un village isolé au nord du Kurdistan irakien, près de la frontière turque. Là, il fait la rencontre de Govend, une jeune femme qui est venu tenir le poste d’institutrice. Tous deux vont se heurter au chef mafieux local qui règne en maître sur la région…
Production franco-germano-kurde, My Sweet Pepper Land a été écrit et réalisé par le réalisateur kurde Hiner Saleem. Il y souligne l’archaïsme et la pesanteur d’un pays en pleine mutation. Le western américain a souvent traité cette période charnière où la Loi de l’Etat doit s’imposer aux grands propriétaires locaux habitués à régner sur leur région. Hiner Saleem cultive cette analogie en donnant une grande importance aux chevaux, unique moyen de transport, et par divers détails tels les chapeaux. Mais le plus étonnant est la façon dont il parvient à instiller de l’humour dans cette histoire dure et tragique. Cet humour est parfois très noir comme dans la scène de pendaison lamentablement ratée qui ouvre le film. L’image est assez belle, le film a été tourné sur place en décors naturels. En dehors des quelques personnages principaux, tous les rôles sont tenus par des acteurs non professionnels. Hiner Saleem tient lui-même le rôle du photographe. S’il n’est pas sans maladresse, le film est particulièrement convaincant.
Elle: 4 étoiles
Lui : 3 étoiles

Acteurs: Korkmaz Arslan, Golshifteh Farahani
Voir la fiche du film et la filmographie de Hiner Saleem sur le site IMDB.
Voir la fiche du film sur AlloCiné.

Voir les autres films de Hiner Saleem chroniqués sur ce blog…

My Sweet Pepper Land
Golshifteh Farahani dans My Sweet Pepper Land de Hiner Saleem.

My Sweet Pepper Land
Golshifteh Farahani et Korkmaz Arslan dans My Sweet Pepper Land de Hiner Saleem.

4 août 2017

Taxi Téhéran (2015) de Jafar Panahi

Taxi TéhéranJafar Panahi s’improvise chauffeur de taxi et filme les discussions avec ses passagers pour montrer les évolutions de la société iranienne… Le cinéaste iranien Jafar Panahi a été condamné en 2011 à une interdiction de faire des films pendant 20 ans pour « propagande contre le régime ». Il a néanmoins réussi à tourner trois longs-métrages depuis cette date avec tous les risques que cela comporte. Avec ses airs d’images volées, Taxi Téhéran se situe à la lisière du documentaire : les clients du taxi sont en fait des acteurs non professionnels dont l’identité n’est pas dévoilée, certains (la nièce, l’avocate) jouent leur propre rôle. Les situations sont assez rocambolesques mais elles permettent d’aborder plusieurs aspects de la société iranienne : les croyances, les trafics, la peine de mort, la transmission, la censure cinématographique, l’emprisonnement et quelques autres. Dans la forme, le film rappelle Ten d’Abbas Kiarostami (2002), avec heureusement un flot de paroles bien moins dense. Avec Taxi Téhéran, Jafar Panahi nous offre un témoignage très original sur l’état de son pays.
Elle: 3 étoiles
Lui : 3 étoiles

Acteurs:
Voir la fiche du film et la filmographie de Jafar Panahi sur le site IMDB.
Voir la fiche du film sur AlloCiné.

Taxi Téhéran
Jafar Panahi est au volant de son taxi dans Taxi Téhéran de Jafar Panahi.

6 mai 2017

Winter Sleep (2014) de Nuri Bilge Ceylan

Titre original : « Kis Uykusu »

Winter SleepComédien à la retraite, Aydin tient un petit hôtel dans le pittoresque village de Cappadoce en Turquie. Il vit là avec sa sœur Necla, divorcée, et sa très jeune femme Nihal, dont il s’est éloigné sentimentalement. Il se réfugie dans son bureau où il aime écrire de petits textes pour le journal local… Le réalisateur turc Nuri Bilge Ceylan a écrit Winter Sleep avec son épouse Ebru Ceylan, en s’inspirant (une nouvelle fois) de plusieurs nouvelles de Tchekhov. Il s’agit d’un long huis-clos (ou quasi-huis clos) qui tente d’analyser la nature de relations humaines qui reposent sur des déséquilibres et des rancoeurs. C’est au travers de longs dialogues que les rapports d’Aydin d’abord avec sa sœur puis avec sa femme nous sont dévoilés peu à peu, des dialogues qui nous permettent de connaitre ces personnages avec une certaine profondeur et nous donnent les éléments pour en faire une analyse psychologique selon son propre ressenti. Par facilité, on peut bien entendu qualifier tout cela de « bergmanien » mais Nuri Bilge Ceylan a su développer un style qui lui est propre : il y a une certaine impression de douceur dans son cinéma, la photographie est assez belle et, une de fois de plus, nous avons l’impression d’être comme hors du temps. On peut trouver le propos assez pessimiste, toutefois. Palme d’or à Cannes en 2014.
Elle: 3 étoiles
Lui : 4 étoiles

Acteurs: Haluk Bilginer, Melisa Sözen, Demet Akbag
Voir la fiche du film et la filmographie de Nuri Bilge Ceylan sur le site IMDB.

Voir les autres films de Nuri Bilge Ceylan chroniqués sur ce blog…

Winter sleep
Le village de Cappadoce en Turquie dans Winter Sleep de Nuri Bilge Ceylan.

Winter sleep
Haluk Bilginer et Demet Akbag (la soeur) dans Winter Sleep de Nuri Bilge Ceylan.

Winter sleep
Haluk Bilginer et Melisa Sözen (l’épouse) dans Winter Sleep de Nuri Bilge Ceylan.

10 juillet 2014

Derrière la colline (2012) de Emin Alper

Titre original : « Tepenin ardi »

Derrière la collineAu pied de collines rocheuses, Faik mène une vie de fermier solitaire avec son métayer et sa femme. A son fils et ses petits-enfants venus en visite, il parle du danger des nomades qui traversent la région et font paitre leur troupeau de chèvres sur ses terres. La menace est là, invisible… Derrière la colline est le premier film écrit et réalisé par le cinéaste turc Emin Alper. Le film est avant tout une allégorie de la Turquie d’aujourd’hui (1), allégorie qui prend une belle ampleur par ses décors immenses où la nature semble former un cirque naturel. Ce que l’on craint, l’ennemi, est au delà des collines, hors du champ visuel. Son importance est exagérée, les craintes se s’autoalimentent par des conflits internes tus, des maladresses, voire des hallucinations. L’issue de cette escalade est inévitable. Avec une belle lenteur, Emin Alper sait créer une atmosphère, un climat basé sur la suggestion, un peu oppressant parfois, une sorte de huis clos en plein air. Derrière la colline est un film assez atypique. La beauté et la force de cette allégorie le rendent assez enthousiasmant.
Elle: 3 étoiles
Lui : 4 étoiles

Acteurs: Tamer Levent, Reha Özcan, Mehmet Ozgur, Berk Hakman
Voir la fiche du film et la filmographie de Emin Alper sur le site IMDB.
Voir la fiche du film sur AlloCiné.

(1) La Turquie d’aujourd’hui est « empoisonné par la paranoïa et la suspicion », déplore le metteur en scène. « Ici, je parle de la Turquie dont le climat politique est basé sur ce même besoin de se créer un ennemi. Que ce soit les Kurdes ou un soi-disant complot international sans compter d’innombrables conflits internes. Chez nous, les débats ne peuvent jamais être raisonnables. Car les théories du complot sabrent les fondations de tout débat politique », ajoute le réalisateur.

21 septembre 2013

Il était une fois en Anatolie (2011) de Nuri Bilge Ceylan

Titre original : « Bir zamanlar Anadolu’da »

Il était une fois en AnatolieAu centre de la Turquie, trois voitures cheminent dans la pénombre des steppes vallonnées, leurs phares brillant dans la nuit. A leur bord, une équipe de policiers, un procureur et un docteur tente de retrouver l’endroit où un criminel a enterré sa victime. Le suspect a en effet avoué mais ne se rappelle qu’assez mal de l’endroit… Il était une fois en Anatolie est un film assez étonnant car on se laisse gagner par son atmosphère qui semble hors du temps et les 2h30 du film passent rapidement. Pourtant, il ne se passe pas grand-chose et le rythme pourra paraître lent mais, si le film nous capte, c’est par la profondeur de son propos. Cette profondeur est assez étonnante car il n’y a pas de grandes discussions philosophiques ici, les dialogues peuvent même paraître simples et pourtant on touche certains fondements de la nature humaine, certains questionnements ou autres doutes. Cela n’empêche pas l’humour, présent par petites touches, le plus souvent assez caustique. Le réalisateur turc Nuri Bilge Ceylan dit s’être inspiré de Tchekhov pour écrire son film.
Elle:
Lui : 4 étoiles

Acteurs: Muhammet Uzuner, Yilmaz Erdogan, Taner Birsel
Voir la fiche du film et la filmographie de Nuri Bilge Ceylan sur le site IMDB.

Voir les autres films de Nuri Bilge Ceylan chroniqués sur ce blog…

Remarque :
L’Anatolie désigne la péninsule formée par la Turquie. Elle représente ainsi les 2/3 du pays. Par extension, le terme peut aussi désigner toute la partie asiatique de la Turquie, c’est-à-dire tout le pays à l’exception de la petite partie située sur le continent européen.

30 janvier 2013

Et maintenant on va où? (2011) de Nadine Labaki

Et maintenant on va où?Dans un petit village isolé du Liban, les femmes chrétiennes et musulmanes s’unissent pour éloigner le spectre de la guerre toute proche et empêcher les hommes de s’enflammer pour un oui ou pour un non. Pour ce faire, elles font preuve d’une grande ingéniosité et sont prêtes à aller très loin… Et maintenant on va où? traite avec humour d’un sujet grave, mettant en relief l’absurdité de cette spirale de violence dans laquelle beaucoup se retrouvent enfermés. Nadine Labaki joue sur plusieurs registres, mêlant habilement les genres, mais garde toujours un ton très juste. La réalisation est assez travaillée avec une caméra très mobile, très près des personnages, souvent au milieu de l’action. Et maintenant on va où? est ainsi très enlevé.
Elle:
Lui : 3 étoiles

Acteurs: Nadine Labaki, Yvonne Maalouf, Claude Baz Moussawbaa
Voir la fiche du film et la filmographie de Nadine Labaki sur le site IMDB.

Voir les autres films de Nadine Labaki chroniqués sur ce blog…