En 1630, un ronin (samouraï sans maitre) frappe à la porte d’un puissant seigneur et sollicite l’honneur de pratiquer le suicide rituel en ses murs, devant ses pairs, plutôt que de vivre dans la misère… Tourné juste après son film fleuve, La Condition de l’homme, où il s’attaquait à certaines des valeurs de la société japonaise, Masaki Kobayashi s’en prend au sacro-saint code d’honneur des samouraïs. Avec Harakiri, adaptation d’un roman de Yasuhiko Takiguchi, il montre comment ces règles qui se veulent très strictes et formalisées ne sont que poudre aux yeux, des règles que chacun revendique sans forcément les appliquer. A travers ce mythe, c’est la société japonaise que Kobayashi critique ; honneur et humanisme ne vont que difficilement de pair. Dans sa forme, le film est superbe : par sa construction tout d’abord, avec d’habiles flash-backs, mais surtout par son rythme qui reste étonnamment stable et lent, sans accélération (si ce n’est dans son épilogue). Plus que de lenteur, il serait plus juste de parler de solennité. L’image épurée, reposant sur des lignes de construction fortes mais simples, vient renforcer le sentiment de rigorisme. Le combat final, bref et violent, apparait comme une véritable délivrance pour ce samouraï déchu. Au-delà des apparences, Harakiri est un grand film humaniste. Elle: – Lui :
Lecteurs : (pas de note pour l'instant, vous pouvez noter ce film)
De toute l’histoire du cinéma, La Condition de l’Homme de Masaki Kobayashi est le film le plus long ayant connu une large exploitation commerciale : trois parties de 3 heures chacune, 9 heures 40 de film en tout. S’il est plutôt mal connu en Occident, il est très populaire au Japon où il est régulièrement diffusé à la télévision. Adapté du roman autobiographique de Junpei Gomikawa (1), La Condition de l’Homme se déroule dans la Mandchourie colonisée pendant les trois dernières années de la Seconde Guerre mondiale. Cette période a vu la défaite du Japon, défaite dont le souvenir est toujours très présent dans les esprits quinze ans plus tard, au moment de la sortie du film. Nous suivons le jeune Kaji d’abord dans les mines de fer où il tente d’humaniser le traitement des ouvriers et prisonniers chinois, puis dans les rangs de l’armée. Souvent présenté comme antimilitariste, le film de Kobayashi dresse effectivement un portrait très dur de l’enseignement militaire (2) mais son propos va bien au-delà : il questionne sur ce qui forme la nature de l’Homme, dans le sens humaniste du terme (3), et s’interroge sur la compatibilité de ces conditions avec les valeurs fondamentales de la société japonaise. Il montre comment une société humaine peut générer un organisme inhumain. Le point de bascule est difficile à cerner : dans chacune des situations, Kaji est toujours à la fois oppresseur et opprimé. Pire encore : il ne peut cesser d’être oppresseur qu’en devenant lui-même opprimé. Dans sa forme, le film est superbement réalisé. Kobayashi a une approche très graphique de ses plans, créant souvent un cadre dans le cadre et utilisant beaucoup les lignes obliques, comme pour venir renforcer ce sentiment de voie difficile, hors des routes tracées. La Condition de l’Homme n’est pas sans longueur mais c’est un film assez remarquable, à la fois par la profondeur de son propos et par la qualité de sa réalisation. Elle: – Lui :
Lecteurs : (pas de note pour l'instant, vous pouvez noter ce film)
Précisions :
* La Condition de l’Homme de Kobayashi n’a aucun lien avec La Condition Humaine d’André Malraux.
* Située au nord-est de la Chine, la Mandchourie fut colonisée en 1931 par le Japon qui souhaitait mettre la main sur ses richesses en fer et en charbon. En 1940, quatre millions de colons japonais s’y étaient installés. La Mandchourie fut envahie par les russes en 1945 et fut intégrée à la Chine en 1949.
(1) Si La Condition de l’Homme est un roman autobiographique de Junpei Gomikawa, Masaki Kobayashi a déclaré avoir connu pendant la guerre les mêmes expériences que son héros Kaji.
(2) Sur ce point, il peut être intéressant de comparer la seconde partie de La Condition de l’Homme avec le Full Metal Jacket que Kubrick tournera 20 ans plus tard. Les deux films ont des points communs en apparence mais, alors que Kubrick pointe du doigt l’enseignement militaire, Kobayashi s’en prend aux fondements de l’armée : s’appuyant sur des traditions et un code de l’honneur désuet, elle ne sait que générer des brimades au lieu de préparer des soldats. Au delà de l’armée, Kobayashi s’en prend plus à la société qui l’a engendrée. L’armée n’est ainsi qu’un révélateur car elle amplifie les défauts.
(3) Le titre du film est d’ailleurs très imprécis dans sa traduction : Ningen no jôken doit être compris comme « la condition qui permet à un individu de devenir un homme digne de ce nom ».