12 mars 2012

Allez coucher ailleurs (1949) de Howard Hawks

Titre original : « I was a male war bride »

Allez coucher ailleursAu lendemain de la Seconde Guerre mondiale, en Allemagne, un officier français (Cary Grant) doit faire équipe avec une femme-officier américaine (Ann Sheridan) pour mener à bien une mission. Leurs rapports sont d’abord épineux… Allez coucher ailleurs fait partie des meilleures comédies d’Howard Hawks. Elle bénéficie d’une écriture quasiment parfaite et fait montre de beaucoup d’inventivité dans les situations. La guerre des sexes et l’inversion des genres est l’un des piliers de la comédie américaine et Howard Hawks va ici jusqu’au bout puisqu’il travestit Cary Grant en femme, l’acteur n’hésitant pas à jouer largement de cette ambivalence. Si le mariage est l’heureux dénouement de beaucoup de comédies, c’est ici le pivot central, un générateur de nouvelles situations de plus en plus saugrenues où Howard Hawks se moque (gentiment) de la rigidité de la bureaucratie militaire. Le rythme est enlevé avec des dialogues toujours très vifs. Allez coucher ailleurs eut un très grand succès populaire à l’époque. Si on peut trouver qu’elle a peu plus vieilli que L’impossible Monsieur Bébé, La dame du vendredi ou encore Les hommes préfèrent les blondes, cette comédie reste très plaisante aujourd’hui.
Elle:
Lui : 4 étoiles

Acteurs: Cary Grant, Ann Sheridan, Marion Marshall, Randy Stuart
Voir la fiche du film et la filmographie de Howard Hawks sur le site IMDB.

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4 réflexions sur « Allez coucher ailleurs (1949) de Howard Hawks »

  1. Ajoutons-y un fond de qualité documentaire sur l’immédiate après-guerre en Allemagne : c’est bien sûr très enjolivé (par rapport à « Berlin Express » p.ex.) mais ça rajoute une pointe d’intérêt en contrepoint à la comédie.

  2. Oui, effectivement, d’ailleurs le point le plus documentaire est celui qui est à la base du scénario : beaucoup d’américains sont partis célibataires à la guerre et sont rentrés avec une femme : environ 20 000 femmes allemandes ont ainsi quitté leur pays pour suivre leur mari américain. L’armée a transporté ainsi gratuitement 70 000 femmes (et parfois enfants) depuis l’Europe vers les Etats Unis.

    Entre 1942 et 1952, ce serait entre 250 000 et 300 000 femmes qui ont quitté l’Europe (dont 100 000 pour la seule Angleterre) pour suivre leur mari qui rentrait au pays. C’est colossal!

  3. Outre la formidable interversion des rôles * et l’évocation humoristique de la réalité sociologique que vous évoquez ci-dessus, ce film est remarquable par sa « densité », c’est-à-dire la qualité de son écriture dans les moindres détails. Je veux dire par là que toutes les situations secondaires induites par le scénario donnent lieu à des axes narratifs à part entière, sans aucun temps mort (l’enquête à Bad Nauheim est remplacée par une embrouille amusante, l’attente de l’autorisation de se marier se révèle une intrigue, la nuit en transit devient une aventure dans l’aventure — et justifie le titre français **). Le film commence d’ailleurs sur les chapeaux de roues et le rythme ne faiblit jamais, ce qui est un tour de force.

    Incidemment, il est amusant que Cary Grant soit censé incarner un Français. Cela n’est pas invraisemblable et il n’y a pas d’outrance gênante (la petite caricature flatteuse lors de la scène du baiser reste modérée et bienveillante), mais j’ai quand même du mal à l’imaginer français. Mais cela est anecdotique.

    —————-

    * Bien sûr, l’inversion des rôles devient explicite dans la séquence finale, mais ce n’est qu’une formalisation exacerbée d’un renversement qui est présent durant tout le film. Je ne trouve pas que cela ait tant vieilli que ça, dès lors que l’on est obligés d’être conscients de l’époque où le film a été tourné : certes, aujourd’hui un tempérament féminin dominateur et un tempérament masculin faire-valoir sont moins exceptionnels, mais le simple fait de visualiser l’époque (ce qui est constant vu le contexte) suffit à ressentir et admirer l’audace et le côté atypique de la situation. Du début à la fin, Cary Grant est « féminin » et se laisse placer dans la posture qui était à l’époque celle des femmes ; du début à la fin Ann Sheridan est autoritaire, débrouillarde, prend les initiatives et garde la tête froide.

    ** À force de voir Cary Grant passer ses nuits successives dans une chaise, une cellule sans lit, une baignoire, puis sans pouvoir dormir du tout (à part un instant chez le type de Brooklyn), j’ai même cru que le film se terminerait par la possibilité de vivre (enfin !) leur nuit de noce et qu’il s’endorme d’épuisement. La chute est différente, mais l’enchaînement des incidents empêchant Cary Grant de dormir reste un running gag bien construit, évoluant de scènes anecdotiques et amusantes (que faire de ses mains) jusqu’à une apothéose. Un film dans le film… sans pour autant que cela n’affaiblisse ou ne détourne le propos audacieux principal.

  4. [Esprit d’escalier]

    J’ajoute que, bien qu’elle soit nette et constante, l’inversion des rôles n’est pas caricaturale mais au contraire équilibrée et crédible. Cary Grant est « dominé » par la personnalité d’Ann Sheridan et il est maladroit et pas très entreprenant, certes, mais il n’est pas non plus un faible ou un potiche, il a de la personnalité, il prend quelques initiatives et il reste généralement flegmatique. Ann Sheridan est audacieuse, délurée et autoritaire, mais ce n’est pas non plus une virago, elle n’est pas caricaturée, elle est crédible et intéressante. Cet équilibre n’était pas simple à obtenir, et ce n’est pas la moindre des prouesses du film.

    La consultation de la page anglaise d’une certaine encyclopédie en ligne m’apprend d’une part que le tournage a été bousculé et rallongé par trois maladies successives (et totalement indépendantes !) de Hawks, Sheridan et Grant, ce qui aurait pu en faire un film maudit mais n’a heureusement pas brisé l’élan de l’équipe, et d’autre part qu’Orson Welles lui-même aurait donné un coup de main sur un bout du scénario.

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