Titre original : « The apartment »
Lui :
Billy Wilder a écrit le scénario de La Garçonnière spécialement pour Jack Lemmon après avoir particulièrement apprécié sa prestation dans Certains l’aiment chaud un an plus tôt. Le film démarre comme une comédie, sur un mode très léger. Bub Baxter est un modeste employé dans une très grande compagnie d’assurances, une des innombrables petites mains qui traitent les dossiers. Pour se faire bien voir de ses chefs, il leur prête son appartement pour leurs petits rendez-vous avec des filles. Le ton a beau être léger, Billy Wilder en profite pour nous dresser un de ces portraits au vitriol de la société américaine dont il a le secret : il y a ceux qui profitent et ceux qui se font exploiter, aussi bien économiquement que sentimentalement. Il dénonce l’arrivisme, l’égoïsme. Tout l’art de Billy Wilder est mettre cela en évidence sans aucune austérité, mais au contraire avec beaucoup d’humour et un beau rythme dans le déroulement du scénario. Et il va encore plus loin dans la virtuosité lorsque La Garçonnière, à mi-parcours, devient un mélodrame d’une puissance émotionnelle peu commune. Le duo formé par Jack Lemmon et Shirley MacLaine prend alors toute sa dimension : Lemmon est émouvant, avec un jeu étonnamment riche, capable de changer de registre très rapidement et Shirley MacLaine trouve là l’un des plus beaux rôles de sa carrière, avec un jeu en retenue, tout empreint de naturel et de candeur. En tournant en scope noir et blanc, à une époque où la couleur était la norme, Wilder personnalise encore plus le regard qu’il nous offre et ajoute un peu de gravité et de réalisme. Léger, drôle, puissant, émouvant, La Garçonnière est tout à la fois. Du grand art.
Note : ![]()
Acteurs: Jack Lemmon, Shirley MacLaine, Fred MacMurray, Ray Walston, Jack Kruschen, David Lewis
Voir la fiche du film et la filmographie de Billy Wilder sur le site IMDB.
Voir les autres films de Billy Wilder chroniqués sur ce blog…
Anecdotes :
* C’est dans La Garçonnière que Jack Lemmon utilise une raquette de tennis pour égoutter ses spaghettis.
* Shirley MacLaine ne connaissait pas tout le scénario pendant le tournage. Billy Wilder tenait qu’elle ne sache pas comment tout cela aller finir.
* Les décors sont du grand chef-décorateur français Alexandre Trauner qui a reçu un Oscar pour son travail sur ce film.

Jack Lemmon et Shirley MacLaine dans La Garçonnière de Billy Wilder

Le fabuleux décor de bureau imagé par Alexandre Trauner dans La Garçonnière de Billy Wilder
Un chef d’oeuvre du cinema americain. Je m’etonne qu' »elle » ne l’a pas vu !
:-)))
En fait, « elle » l’a déjà vu (mais cela fait longtemps, il est vrai). « Elle » ne me suit pas toujours dans mes envies de revoir tout un tas de films. 😉
Ah…enfin une critique d’un film de Billy Wilder de la période sixties ! J’attendais d’en lire une dans votre liste déjà bien étoffée.
Sinon , le film en lui-même est un petit bijou de comédie et il n’y a pas grand-chose à rajouter à votre avis personnel…
Je l’avais déjà repéré comme film à voir, celui-là. Il y en a tellement que j’ai envie de voir que ma pile de DVDs en retard commence à être longue, alors si je continue à en acheter, je ne vais plus m’en sortir…
Bref. Vous avez réveillé mon envie, et c’est peu dire !
Waouh ! Et Shirley McLane qui ignorait le dénouement ! Il faut sacrément faire confiance au réalisateur pour oser pareille « carte blanche ».
Un de mes films fétiches, tellement drôle et émouvant.
J’ai vu « La Garçonnière » hier (19/05/19) et j’avoue avoir été bouleversé (et enthousiasmé) par ce film que j’avais déjà vu il y a bien longtemps. Quand on se documente sur ce film, ce qui revient souvent en premier lieu, c’est la satire de la société américaine. Certes, elle y est très présente, mais le mélodrame qui peu à peu se dévoile, constitue l’aspect qui m’a le plus touché,tant Billy Wilder dépeint avec une infinie justesse la relation qui se noue entre Lemmon et Mc Laine. Au bout du compte, un film merveilleux, totalement maîtrisé, sans que j’y voie le moindre point faible qui affecterait ma note finale ;-), et que je place très haut dans ma hiérarchie filmique (18/20). « La garçonnière » a produit ses effet :je viens de commander une dizaine de Billy Wilder que je possédais en VHS (Ah « Sunset Boulevard » !!!), dont certains que je n’avais jamais vus (Fedora, Ariane). Hélas, « Le gouffre aux chimères » (Ace in the Hole) n’existe pas en version française, ni avec sous-titres.
PS: merci pour ce blog que je commence à consulter régulièrement et qui est bien référencé.
Ce qui me frappe le plus dans The Apartment, c’est la simplicité voire la sobriété du scénario et de l’interprétation. Pas d’esbrouffe, pas de grandes envolées, pas de scènes louffoques exagérées — et pourtant l’humour est là y compris dans cette deuxième moitié du film que vous qualifiez de mélodrame *.
Le rythme est peut-être un peu lent dans les scènes d’exposition, mais c’est cohérent avec le véritable genre du film : certainement pas une comédie trépignante comme Billy Wilder sait aussi en faire (et des extraordinaires). Wilder prend soin de nous donner le tempo, celui d’une étude sociale, d’une comédie dramatique. Le premier quart du film nous expose la situation mais installe aussi un climat. Et ce climat est un équilibre très rare : le propos général et de nombreuses scènes seraient à leur place dans une tragédie, dans un mélodrame sombre ; mais l’humour et une remarquable maîtrise du « ton » permettent de rester dans la retenue, d’éviter tout excès, de refuser toute dramatisation.
Le jeu des acteurs concentre cette maîtrise exceptionnelle. J’ai souvent vu Jack Lemmon jouer de l’expressivité de son visage pour appuyer, exagérer, créer du burlesque. Ici, il n’a pas un rictus de trop, pas une expression appuyée : il EST ce personnage, avec une finesse, une gentillesse, une détresse parfois, qui confinent à la perfection. La séquence où il veille Shirley MacLaine est particulièrement frappante : il EST fatigué, avec une gueule de bois, perdu, dépassé, tendre, attentionné. Il ne surjoue pas d’un gramme, il bouleverse sans pathos, il fait sourire sans grimace, il touche sans ridicule. Tout en retenue, il est exactement son personnage. Une interprétation qui confine au sublime.
Et Shirley MacLaine est alternativement charmante et posée, ou désespérée et vulnérable, sans être réduite à une « demoiselle en détresse ». Elle est suffisamment posée et enjouée lorsque tout va bien pour que ses séquences dramatiques n’en fassent pas une faire-valoir nunuche (ce qui aurait été le risque avec ce type de rôle dans les archétypes de l’époque).
Le scénario, la direction d’acteurices, le montage : tout est millimétré, maîtrisé, retenu. C’est un mélodrame, mais un mélodrame « léger », sans outrance, sans facilité. Je suis tenté de définir cet équilibre et cette simplicité en lui appliquant la célèbre introduction de L’aurore : « Ce chant de l’Homme et la Femme est de nulle part et de partout, on pourrait l’entendre n’importe où, à n’importe quelle époque. Partout où se lève et se couche le soleil, dans le tourbillon des villes ou dans le plein air d’une ferme, la vie est toujours la même, tantôt amère, tantôt douce, avec ses rires et ses larmes, ses fautes et ses pardons. »
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* J’apprécie particulièrement la finesse de l’humour, qui est structurellement intégré au récit. De petits sourires délicatement amenés par les situations ou les caractères : la scène où Jack Lemmon se rase en oubliant qu’il avait retiré la lame de son rasoir ; la scène où Jack Lemmon se fait cogner et où son voisin ne peut s’empêcher, tout en lui faisant la morale, de l’ausculter sommairement car il est médecin. Des petits riens qui s’intègrent dans la vie, dans le drame, mais apportent le sourire. Ce n’est pas un humour de répliques, ce n’est pas un humour burlesque, ce n’est pas un humour de gags, ce sont des petites situations cohérentes avec l’histoire qui provoquent un pas de côté, qui instillent de l’humanité, qui détendent et évitent le pathos.
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Incidemment, le fameux décor de bureau imaginé par Alexandre Trauner inspirera plus tard le cadre du formidable The Crimson Permanent Assurance, le court métrage de Terry Gilliam qui sert de prologue au Sens de la vie des Monty Python. Le fait qu’il s’agisse également d’une compagnie d’assurance n’est évidemment pas un hasard.